Pierre-Arnaud Destremau.
Recrutement

Recruter son premier commercial en startup B2B

Le premier commercial, c'est le recrutement le plus risqué de la vie d'une startup. Trop tôt, vous cramez du runway (trésorerie qui vous reste) sur quelqu'un qui ne peut pas réussir. Trop tard, vous restez prisonnier de votre propre vente. Voilà comment je l'aborde, après l'avoir fait plusieurs fois.

Publié le 10 mai 2026 · Par Pierre-Arnaud Destremau · 8 min de lecture

J'ai recruté plusieurs commerciaux et Head of Sales (responsables de la vente) chez Truckrs, et j'ai vu de près ce que coûte un premier commercial mal calibré. Ce n'est presque jamais un problème de personne : c'est un problème de timing et de préparation. Recruter son premier commercial ne se résume pas à trouver un bon vendeur ; il s'agit de lui donner un terrain où il peut gagner.

Recruter son premier commercial : est-ce le bon moment ?

La question n'est pas « ai-je besoin d'aide à la vente ? » (la réponse est toujours oui), mais « ma vente est-elle assez mûre pour être confiée ? ». Trois conditions doivent être réunies avant de recruter votre premier commercial.

  • Vous, fondateur, avez déjà vendu vous-même, de façon répétée, à des clients qui ne sont pas des copains. Vous savez à qui vous vendez, pourquoi ils achètent, et ce qui fait capoter un deal.
  • Vous tenez un début de product-market fit (l'adéquation entre votre produit et un marché qui en veut vraiment) : des clients reviennent, recommandent, restent.
  • Vous avez plus de pipe que vous ne pouvez en traiter (plus d'affaires en cours que de temps pour les suivre). Le commercial arrive pour servir une demande existante, pas pour la créer de zéro.

Si ces trois cases ne sont pas cochées, le problème n'est pas un manque de bras. C'est que votre vente n'est pas encore reproductible. Embaucher ne fera que déléguer un problème que vous n'avez pas résolu.

Pourquoi ne pas recruter trop tôt

C'est l'erreur la plus fréquente, et la plus chère. Un fondateur épuisé par la vente se dit « je vais recruter quelqu'un pour ça ». Mais tant que vous n'avez pas vous-même trouvé le discours qui convertit, vous demandez à un commercial de deviner ce que vous ne savez pas encore formuler.

Résultat type : le commercial passe trois mois à tâtonner, ne signe rien, perd confiance, et vous vous demandez si vous vous êtes trompé de personne. La plupart du temps, vous vous êtes trompé de moment. Vous avez aussi brûlé un salaire, un variable, et plusieurs mois de trésorerie que vous n'aviez pas à perdre.

La règle que je retiens : le fondateur vend en premier. Le premier commercial vient industrialiser une vente qui marche déjà, pas l'inventer.

Quel profil pour un premier commercial

Le premier commercial n'est pas le dixième. Il arrive dans le flou, sans process écrit, sans personne pour le coacher au quotidien. Il lui faut donc un profil très particulier.

Chasseur autonome, pas junior à former

La tentation est de recruter un profil junior, moins cher, « qu'on formera ». C'est une erreur quand vous êtes la seule personne capable de le former et que vous n'en avez pas le temps. Un junior a besoin d'un cadre, d'un manager, d'exemples à copier. Vous n'avez rien de tout ça à lui offrir au début.

Visez plutôt un chasseur autonome : quelqu'un à l'aise dans l'incertitude, capable de prospecter, de qualifier et de conclure seul, qui n'attend pas qu'on lui dise quoi faire. Une personne qui a déjà été le premier ou le deuxième commercial d'une autre boîte vaut de l'or : elle sait à quoi ressemble le chaos d'un début.

Account Executive plutôt que SDR

Un SDR (commercial dédié à la seule prise de rendez-vous) ne sert à rien si personne ne récupère les rendez-vous pour les closer. Votre premier recrutement doit couvrir le cycle complet : c'est le rôle d'un Account Executive (commercial qui mène la vente de bout en bout, de la prospection à la signature). Vous spécialiserez les rôles plus tard, quand le volume le justifiera. Au début, vous avez besoin d'un couteau suisse qui ramène des contrats, pas d'une chaîne de production à demi montée.

Comment l'évaluer

Un bon commercial vend très bien en entretien : c'est son métier. Ne vous fiez pas au feeling ni au pitch. Mettez-le en situation.

  • Mise en situation de vente. Donnez-lui votre produit et votre cible, laissez-lui une heure, puis demandez-lui de vous vendre votre propre solution. Vous verrez immédiatement comment il découvre un besoin, gère une objection, structure un échange.
  • Écoute d'appels. Demandez-lui de commenter un de vos enregistrements de vente, ou faites-lui rejouer un appel raté. Sa lecture vous dira s'il comprend la mécanique d'un deal ou s'il récite des techniques.
  • Étude de cas chiffrée. Faites-lui raconter un deal qu'il a perdu et ce qu'il en a tiré. Un bon commercial parle de ses échecs avec lucidité ; un mauvais les attribue toujours au produit, au prix ou au marketing.
  • Test d'autonomie. Confiez-lui une petite tâche de prospection avant de signer. Vous saurez vite s'il avance seul ou s'il attend des instructions.

Ce que vous cherchez : quelqu'un qui pose des questions sur vos clients plutôt que sur la voiture de fonction, et qui a envie de comprendre votre marché avant de promettre des chiffres.

Une mini-grille à dérouler pendant la mise en situation

Pendant le jeu de rôle, je note les signaux à chaud. Ils en disent plus que n'importe quelle ligne de CV. Voici ce que j'observe.

Signaux rouges (à fuir) :

  • Il pitche d'emblée, sans poser une seule question sur votre situation ni votre besoin.
  • Il parle du produit et de ses fonctionnalités avant d'avoir compris le problème que vous cherchez à résoudre.
  • Il ne qualifie ni le budget, ni le calendrier, ni le décideur : il fonce vers la démo.
  • Il ne relance jamais, ne propose pas de prochaine étape, et attend que vous meniez l'échange.

Signaux verts (à garder) :

  • Il creuse le besoin une dizaine de minutes avant de présenter quoi que ce soit.
  • Il qualifie le budget, le calendrier et qui décide, sans gêne, comme un réflexe.
  • Il reformule ce qu'il a entendu avant de répondre, et adapte son discours à ce que vous venez de dire.
  • Il ose un closing (une tentative de conclure) : il propose une suite claire et vous fait dire oui à une prochaine étape.

La rémunération de départ

Au début, rien n'est prouvé, ni le marché, ni le cycle de vente, ni la capacité de la personne à réussir dans ce contexte précis. La rémunération doit refléter cette incertitude partagée.

  • Un fixe correct. Ne sous-payez pas en misant tout sur le variable : un bon chasseur ne prendra pas le risque d'un fixe trop faible quand tout est à construire.
  • Un variable simple et lisible. Une seule logique, compréhensible en une phrase. Tant que le cycle n'est pas stabilisé, un plan compliqué crée de mauvais réflexes (vendre au rabais, surpromettre, négliger les clients existants).
  • Un plafond les premiers mois. Le temps de comprendre ce qu'un commercial peut réellement produire chez vous. Vous lèverez le plafond une fois les repères posés.

Une fourchette concrète

Voici un ordre de grandeur, à ajuster selon votre secteur, votre ville et la séniorité de la personne. Pour un premier Account Executive en startup B2B française, je raisonne en OTE (« on-target earnings », la rémunération cible totale, fixe plus variable si les objectifs sont atteints) :

  • OTE de 50 à 70k euros brut par an. Le bas de la fourchette pour un profil qui a déjà fait un premier poste de vente, le haut pour un chasseur confirmé qui a déjà été le premier commercial d'une autre boîte. Sur des cycles longs et des tickets élevés (logiciel vendu aux grands comptes), on monte au-dessus.
  • Un split d'environ 60/40 les premiers mois. Soit à peu près 60 % de fixe et 40 % de variable. Sur une OTE de 60k, cela donne grossièrement 36k de fixe et 24k de variable à objectifs atteints. C'est plus protecteur que le 50/50 classique des équipes installées, et c'est justifié tant que le cycle de vente n'est pas prouvé.
  • Une bascule vers du 50/50 plus tard. Une fois la vente reproductible et les objectifs fiables, vous pouvez resserrer le fixe et muscler le variable. Au tout début, la personne prend déjà un risque en rejoignant une vente non prouvée : ne lui en ajoutez pas un sur la paye.

Pour aller plus loin sur la construction du plan, le détail des accélérateurs et des plafonds mérite un article à part. L'essentiel ici : restez simple tant que la machine n'est pas calée.

L'erreur de le lâcher sans playbook ni onboarding

C'est le piège qui guette même les fondateurs qui ont bien recruté. Vous avez trouvé le bon profil, vous êtes soulagé, et vous le laissez se débrouiller : « il est autonome, il va trouver ». Autonome ne veut pas dire devin.

Même un excellent chasseur a besoin de savoir ce que vous avez appris de votre propre vente : qui achète, pourquoi, quelles objections reviennent, quels arguments font mouche, quel est le parcours type d'un deal gagné. Tout ce que vous avez dans la tête doit être transmis, idéalement par écrit. C'est le rôle d'un sales playbook (le mode d'emploi de votre vente), même minimaliste.

Et les 90 premiers jours se préparent. Un commercial qu'on accompagne pendant sa montée en puissance (sa « ramp », le temps qu'il met à devenir productif) atteint son rythme de croisière bien plus vite que celui qu'on jette dans le grand bain. J'ai détaillé cette mécanique dans l'onboarding des 90 premiers jours.

Ce qu'un fondateur doit garder en main

Recruter votre premier commercial ne signifie pas sortir de la vente. Au contraire : c'est le moment où votre implication change de nature, pas d'intensité. Quelques garde-fous que je conseille toujours.

  • Restez sur les deals stratégiques. Les gros comptes, les logos qui ouvrent un marché : vous ne les déléguez pas le premier jour.
  • Écoutez les appels. Pas pour contrôler, mais pour entendre les objections du marché et ajuster le message. C'est votre meilleure source d'information produit.
  • Tenez le rituel de pipe. Un point hebdomadaire sur les affaires en cours : où elles en sont, ce qui bloque, ce qu'il faut débloquer.
  • Restez le garant du message. Le commercial vend, mais c'est encore vous qui définissez ce qu'est un bon client et ce qu'on promet.

Si vous sentez que vous n'avez ni le temps ni l'expérience pour encadrer ce premier recrutement, c'est exactement là qu'un Head of Sales à temps partagé prend son sens : structurer la vente, recruter le bon profil et l'accompagner, avant de vous transmettre les rênes.

À vérifier avant de signer

  • Vous avez déjà vendu vous-même, de façon répétée, à de vrais clients
  • Vous tenez un début de product-market fit et un pipe à servir
  • Vous visez un chasseur autonome (Account Executive), pas un junior à former
  • Vous l'avez évalué en situation, pas seulement en entretien
  • Vous avez un playbook, même minimal, et un plan d'onboarding sur 90 jours
  • Vous savez ce que vous gardez en main : deals stratégiques, écoute, rituel de pipe
En résumé. Le premier commercial réussit quand le fondateur a déjà prouvé la vente, choisit un chasseur autonome, l'évalue en situation et lui transmet ce qu'il sait. Recruter trop tôt ou lâcher la personne sans cadre, c'est la même erreur vue de deux côtés.

Pour creuser les sujets connexes : mes erreurs de recrutement de Head of Sales, le choix entre Head of Sales à temps partagé et CDI, et le détail de l'onboarding sur 90 jours.

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